|
LES ROBES NOIRES
(comment se fabrique une erreur judiciaire)
Claude Llorente
Edition Alphée – Jean Paul
Bertrand
Maître
Llorente a écrit un roman au cours de la lecture duquel on découvre un
certain nombre de « vérités » sur le comportement de certains
magistrats. C’est d’ailleurs la meilleure façon pour un avocat éminent de
dire certaines choses que tout le monde sait mais que personne ne veut
dire pour ne froisser quiconque.
Honneur
est fait tout d’abord à quelques remarques sur les procédures judiciaires
puis au juge Ragal, à Madame le juge Ragal, Juge d’Instruction,
personnage purement imaginaire.
Remarques sur les procédures
judiciaires :
L’auteur
fait dire au juge d’Instruction « Je suis la Justice, vous êtes le Crime ». Propos que
campe le dialogue à sens unique, en contrepoint des propos tenus par
ailleurs dans un livre écrit par le Procureur Maurel (1).
Maître
Llorente avait pris soin de faire annoncer par l’avocat, au
« présumé coupable », son client, que « La loi actuelle pose le Juge
d’Instruction en fonctionnaire dominateur. Certains magistrats en usent
et en abusent… C’est le seul maître à bord » dans votre
histoire. C’est d’ailleurs le seul maître à bord dans toutes ces affaires
et dans le cas présent c’est le Juge Ragal.
Alors
que l’audition du « prévenu » se poursuit le Juge Ragal reprend
Maître Alvès sur un ton que l’on imagine comme plus qu’une remontrance.
Il est intervenu pour son client pendant le déroulé de l’exposé de Ragal
: « … Maître Alvès, qui me
coupe la parole et interrompt notre interrogatoire, sans y être autorisé,
cela en total irrespect de la loi de procédure pénale ... ».
Et de
recommencer de nouveau, même cause même effets : « Maître, vous n’avez nullement mon autorisation
pour vous emparer de la parole ! C’est le juge seul qui mène ses
interrogatoires ! C’est la loi ! Pliez-vous à la loi ! Le
législateur a eu la grande prudence de museler l’avocat devant le juge
d’Instruction ! Ne l’oubliez pas !...Les textes vous imposent
le silence » poursuit le juge Ragal lors de la même audition.
Le
tableau est planté là, le Juge d’Instruction poursuit son accusation
comme l’aurait fait un Procureur.
Le
présumé coupable devient vite le coupable dans le monologue du juge
Ragal. En conséquence le dossier d’instruction devient le dossier
d’accusation. « Construire un
coupable par amour ! Par amour du beau dossier et par aversion pour
le doute ! » nous résume l’auteur qui nous donne la clé de
la rédaction de celui-ci : « Comment arriver à retranscrire dans les procès-verbaux, avec la
plus grande exactitude, ce que déclare une personne mise en cause ?
Impossible ! Il ya a toujours une marge d’appréciation. Alors,
certains juges, certains policiers, pour arrondir les angles vers la culpabilité
qu’ils conçoivent comme certaine, interprètent, ou pire ajoutent, ou
retranchent parfois aux déclarations. De même lorsqu’un témoin à charge
est douteux, où qu’une partie civile parait tenir un langage hasardeux,
ils peuvent finir, dans ce qui est dicté, noté, par rendre crédibles des
propos qui ne le sont pas ! »
Il n’y
a ni place au doute ni à la confrontation : « Toutes les investigations à décharge
leur paraissent choquantes, voire scandaleuses : le beau dossier,
fait la belle erreur judiciaire. »
Et
lorsque Augustine, le « présumé coupable » décrit les sévices
qu’il a subit au commissariat de la part des policiers le Juge Ragal
s’exclame « Taisez-vous
Augustine, vous mettez en cause le bras séculier de la Justice, notre
Police ! ». L’auteur a su saisir là LA situation qui
exprime ce que bon nombre d’avocats pensent de la
« protection » dont bénéficient et usent les policiers de la
part de certains juges. Comportement que personne n’ignore mais dont
personne ne veut parler.
Ce qu’il
faut lire surtout c’est le contexte dans lequel ces choses là son dites
par Maître Llorente.
Le
portrait que fait Maître Llorente du Juge Ragal contribue tout
particulièrement à rendre l’histoire plus proche de certaines affaires
récentes.
Le Juge Ragal :
Llorente
nous décrit le juge Ragal comme le « juge de l’accusation », « par dépit, par aigreur, par facilité, c’est plus simple. Il n’y a
plus de questions à se poser. On rencontre cela, malheureusement à tous
les niveaux judiciaires ». L’auteur d’ajouter plus loin :
« A quand la loi qui pose, en
principe, que parfois le doute doit habiter l’esprit du juge ? ».
Car depuis le début de l’affaire que nous présente l’auteur le juge Ragal
n’a qu’une opinion et tous les faits et gestes d’Augustine ne font que
renforcer cette opinion ; Augustine est et reste coupable. Le doute,
la culture du doute, c’est bien là la question essentielle rapidement
abordée par Maître Llorente et longuement traitée par le Procureur Maurel
dans son livre Paroles de Procureur (1).
On
découvrant Ragal on voit Burgaud.
En conclusion :
Un
livre intéressant qui dévoile un certain nombre de pratiques connues des
magistrats. Le roman a quelques longueurs mais sent le vrai d’un bout à
l’autre de l’histoire, même si le dénouement peut paraître fantasque.
Malheureusement il est plus que vraisemblable pour tous ceux qui ont vécu
où suivi ce genre d’affaire.
(1) Paroles de Procureur,
Erick Maurel, Témoins, Gallimard
|